Tout bullshiteur vit aux dépens de celui qui l'écoute
Entendez-vous le corporate bullshit ? Parlez-vous cette langue de bois ? Premier volet, d'une série de trois, sur cette épidémie qui se propage au travail.

Une précision d’entrée : le corporate bullshit dont il est question ici n’est pas celui de David Graeber. Les bullshit jobs de Graeber désignent des emplois dont la fonction globale est perçue comme inutile par ceux qui les occupent. Le corporate bullshit, au sens de cette série en trois épisodes, est une question de langage : un style de communication sémantiquement vide et fonctionnellement trompeur. Une sorte de jargon qui peut, parfois, mener jusqu’au mensonge.
On peut occuper un poste utile dont on est content et quand même bullshitter. On peut occuper un bullshit job et néanmoins parler avec une clarté parfaite. Les deux phénomènes se croisent parfois sans se confondre.
Une étude vient de paraître dans Personality and Individual Differences. Son objet est de mesurer scientifiquement la réceptivité de chacun au “corporate bullshit”. Son instrument de mesure : une échelle psychométrique construite à partir de phrases fabriquées par des algorithmes. Syntaxe cohérente mais sémantique vide, calquée sur le vocabulaire réel des dirigeants du Fortune 500.
Des phrases du type : “Working at the intersection of cross-collateralization and blue-sky thinking, we will actualize a renewed level of cradle-to-grave credentialing.” (“En combinant la garantie croisée et la réflexion novatrice, nous mettrons en place un nouveau niveau de certification couvrant l’ensemble du cycle de vie”). Personne n’a écrit cela ! Un générateur Excel l’a créé. Et pourtant, une partie significative des participants à l’enquête y a vu de la compétence.
L’auteur de l’étude a soumis ces phrases à plus de mille salariés américains et canadiens en leur demandant d’évaluer le business savvy (sens des affaires) exprimé. Résultat préliminaire déjà instructif. La différence entre certaines vraies citations de dirigeants du Fortune 500 et des phrases créées aléatoirement était indécelable pour beaucoup de participants. Le corporate bullshit authentique et le bullshit algorithmique se ressemblent à s’y méprendre.
Les salariés les moins analytiques, évalués par des tests de raisonnement fluide et de détection de contradictions, sont significativement plus réceptifs. Ceux qui bullshittent le plus souvent dans leur vie professionnelle y trouvent davantage de sens.
Et, pointe l’étude, les managers les plus réceptifs prennent de moins bonnes décisions au travail !
Mais le résultat le plus dérangeant n’est pas là.
Ceux qui croient à ce langage tendent à en produire. Ceux qui le reproduisent le mieux progressent dans les hiérarchies : le maniement du bullshit dans le texte pose son pratiquant comme quelqu’un d’important dans l’organisation et lui donne l’apparence de la maîtrise. Une fois en position d’autorité, le discours devient la norme du groupe. Et la norme, à son tour, sélectionne et socialise de nouveaux récepteurs qui enrichissent la tribu.
On ne décrit pas ici une pathologie individuelle. On décrit un système qui se reproduit.
L’ironie centrale de la recherche mérite qu’on s’y arrête : les salariés qui perçoivent le plus de bullshit dans leur organisation sont aussi ceux qui en produisent le plus. Pas par hypocrisie consciente, mais par adaptation. L’environnement bullshittant crée ses propres locuteurs, exactement comme un écosystème dégradé sélectionne les espèces qui savent prospérer dans la dégradation.
Le constat des effets sur les organisations, privées et publiques, va plus loin que la critique habituelle du jargon corporate. Critique que développe par exemple André Spicer dans Business Bullshit (Routledge, 2017). Ce n’est pas que les managers communiquent mal. C’est que certaines cultures professionnelles ont évolué vers un équilibre stable où le bullshit est fonctionnellement avantageux pour Robert de la compta ou son manager. Pour progresser, pour se protéger, pour paraître compétent sans avoir à l’être.
L’étude documente cet équilibre. Elle ne dit pas comment en sortir.
La vraie question n’est donc pas : comment repérer le bullshit ? Chacun sait à peu près le faire. Mais la question est plutôt : pourquoi, et comment, certaines organisations ont-elles mis en place et développé les conditions dans lesquelles il est profitable voire nécessaire, d’en produire ?
Et, question ultime : qui a intérêt à ce que ces conditions perdurent ?
🟥 La semaine prochaine nous verront pourquoi les organisations n’éliminent pas naturellement ce corporate bullshit.
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Suite à un nouveau piratage attribué à des agents liés à la Corée du Nord, certains créateurs de cryptomonnaies ont avoué que, lors des entretiens d’embauche, ils testaient les candidats afin de s'assurer qu’ils n'étaient pas des agents nord-coréens.
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Le désengagement au travail coûte 438 milliards de dollars à l’économie mondiale
Le rapport annuel State of the Global Workplace de Gallup (édition 2026) tire la sonnette d’alarme : l’engagement des salariés dans le monde a reculé de deux points en 2024, tombant à 21 %, avec une perte de productivité estimée à 438 milliards de dollars.
La cause principale identifiée est la chute de l’engagement des managers. Leur taux d’engagement est passé de 30 % à 27 % en un an. Les jeunes managers (moins de 35 ans) et les femmes managers ayant subi les baisses les plus sévères. Or le lien est mécanique : 70 % de l’engagement d’une équipe est attribuable à son manager.
Le bien-être suit la même courbe descendante. Seulement un tiers des salariés dans le monde se déclare en situation d’épanouissement dans leur vie, contre 35 % en 2022.
Pour changer ce tableau, Gallup préconise trois leviers : former tous les managers, leur enseigner des techniques de coaching et soutenir activement leur développement continu. Si l’ensemble de la main-d’œuvre mondiale était motivée, 9600 milliards de dollars de productivité supplémentaire pourraient être injectés dans l’économie mondiale.
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Vite dit
Vous avez confié votre vie aux Gafam, la preuve 🌀 Tout ça c’est la faute des anywhere ! 🌀 Crise de vocations chez les profs 🌀 Les chatbots IA sont de gros flatteurs trompeurs.
Même le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, est d’accord : le souhait d'un équilibre "vie pro/vie perso” chez les jeunes est totalement légitime ;-)
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