Pétroliers, porte-avions et autres galères
Qui l'eût cru ? Une "petite excursion" en Iran bouleverse la gestion de l'imprévu en entreprise, les usages du travail hybride et les politiques de retour forcé au bureau.

Sur la charmante petite place de Bryant Park, le siège new-yorkais de la société de crédit à la consommation Synchrony Financial, les bureaux sont pleins à craquer. Les employés peinent parfois à y trouver un fauteuil. Pourtant, aucun jour de présence n’est imposé, ni pointage avec une badgeuse, ni surveillance des heures de travail. La société vient de décrocher la première place au palmarès Fortune des meilleures entreprises où travailler aux États-Unis. Situation qu’aucune institution financière n’avait occupée depuis vingt-trois ans.
À mille kilomètres de là, sur le subreddit consacré à la ville de Pittsburgh, les employés de la banque PNC racontent leurs trois heures de voiture quotidiennes depuis que la banque a imposé un retour au bureau de cinq jours. Certains salariés parlent de quitter l’entreprise. La direction répond avec le vocabulaire habituel : valeur d’être ensemble, culture, accélération de l’apprentissage.
Au même moment, le prix du gallon d’essence a augmenté de 1,16 dollar depuis le début de la “petite excursion”. Le Brent a franchi les 120 dollars le baril. Sur les routes françaises, le litre dépasse les deux euros.
Synchrony Financial emploie environ vingt mille personnes. Quand son PDG Brian Doubles a instauré le télétravail permanent en 2021, le bénéfice par action de la société tournait autour de 2,27 dollars. En 2025, il avait grimpé à 9,28 dollars.
Les salariés disent disposer de la flexibilité dont ils ont besoin à 96%. Le modèle ne se limite pas aux cadres : les téléconseillers, qui forment la majorité des effectifs, bénéficient des mêmes souplesses que les vice-présidents. Les évaluations annuelles sont passées à un rythme trimestriel, souvent mensuel : l’évaluation ne se fait pas par la présence au bureau.
À ses pairs qui imposent cinq jours au bureau, le DRH d Synchrony Financial, D.J. Casto, oppose : “Cinq jours au bureau ! Et je vais vérifier tes horaires ! Et vérifier sur quoi tu travailles ! Et on veut des gens motivés et engagés ?”.
Dès que le prix du carburant augmente, les complications matérielles font surface. Trois heures par jour dans la voiture, des frais de garde qui s’ajoutent au prix du plein d’essence. Sans compter les dysfonctionnements familiaux. La géopolitique s’invite très concrètement dans la feuille de salaire.
Le 5 mai 2026, David Amiel, ministre français de l’Action et des Comptes publics, signe une circulaire qui demande aux administrations d’État d’étendre le télétravail jusqu’à trois jours par semaine. Visioconférence par défaut, mutualisation des trajets, indemnité carburant pour les grands rouleurs modestes. Le surcoût budgétaire pourrait atteindre huit cents millions d’euros sur six mois. Au moment où Wall Street force le retour au bureau, Bercy demande la dispersion.
L’étude Apec publiée le 12 mars confirme que 9% des entreprises françaises seulement ont réduit ou supprimé le télétravail en 2025, et que 94% prévoient un statu quo en 2026. Côté cadres, près d’un sur deux quitterait son entreprise si on lui retirait l’accès au télétravail. Sur cette question, le marché du travail français a tranché.
Une politique de retour au bureau à cinq jours suppose un environnement matériel qui la rende tenable : un coût du transport supportable, un logement à distance raisonnable du bureau, des infrastructures qui absorbent le trafic. Aucune de ces conditions n’est garantie sur la durée : toutes tendent à s’effacer en quelques semaines de batailles navales en Iran.
Synchrony Financial ne gagne pas parce que le pétrole est cher. Synchrony gagne parce que son modèle résiste à des variations du prix de l’énergie. C’est cette robustesse (et sa souplesse) face à l’imprévu qui constitue sa force. Confère le chêne et le roseau.
Les DRH qui, en mai 2026, imposent cinq jours au bureau répondent à des questions d’hier. En retard d’une guerre. Pépère.
Il y a la circulaire Amiel et le bureau plein de Bryant Park où l’on peut aller et venir en toute liberté. Ou alors, l’enfermement trois heures par jour dans une voiture, coincée sur sa file, avec la jauge de carburant qui donne des sueurs froides. Mains moites sur le volant.
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