Les Temps (post)modernes nous auront à l'usure
L’ouvrier usait ses poignets, son dos et sa santé. Le cadre use aussi ses poignets, son dos et sa santé. La répétition ça use. L'IA va aider : à user.

Lundi matin, neuf heures. La réunion de kick-off hebdomadaire. Le même ordre du jour que la semaine précédente : “points en cours, blocages, prochaines étapes”. Les trois mêmes slides. Le même moment où quelqu’un dit qu’on va “mettre ça dans le compte-rendu”. Personne ne relit le compte-rendu.
Ce n’est pas une usine. Il n’y a pas de chaîne, pas de bruit de presse, pas de cadence imposée par une machine. Et pourtant.
Simone Weil, philosophe en immersion volontaire chez Renault à Boulogne-Billancourt dans les années 1930, passait ses journées à visser le même boulon, à répéter le même geste jusqu’à l’épuisement du corps. Elle a appelé cela un crime.
En 1942, Albert Camus décrivait autrement la même chose : “Lever, tramway, quatre heures de bureau ou d’usine, repas, tramway, quatre heures de travail, repas, sommeil et lundi mardi mercredi jeudi vendredi et samedi sur le même rythme”. L’énumération des jours comme une condamnation sans appel. Ce qui est frappant, c’est que la phrase tient encore. Mot pour mot. On a juste supprimé le tramway.
Le col blanc d’aujourd’hui ne visse pas de boulon. Il reformate le même tableau de bord en changeant la date dans l’en-tête. Il rouvre le même fichier Excel. Il répond aux mêmes objections clients avec les mêmes formulations de politesse (si possible avec un coup de main de l’IA). Il assiste à la même réunion avec les mêmes personnes qui disent les mêmes choses. Et chacun repart avec les mêmes tâches à accomplir, qui seront au même ordre du jour la semaine suivante.
La différence avec l’ouvrier à la chaîne est moins nette qu’on ne le croit. Le clavier tapoté huit heures par jour produit les mêmes tendinites, les mêmes syndromes du canal carpien. Le mal de dos et les troubles de la vue du sédentaire rivé à son écran n’a rien à envier à celui du magasinier. Chez l’un, c’est de la pénibilité. Chez l’autre, c’est la condition normale du cadre.
Les troubles musculo-squelettiques des cols bleus ont des noms précis. Les médecins du travail les mesurent, les employeurs les déclarent. La répétition des tâches des cols blancs, elle, produit autre chose : ce que les chercheurs appellent le blasement, selon l’article de The conversation cité plus haut. Une usure intérieure par accumulation du minuscule. Des jeunes diplômés, interrogés pour une thèse récente sur les situations absurdes en entreprise, le disent sans détour : C’était tellement absurde que, de toute façon, je m’en foutais. Pas de douleur localisée. Juste une fatigue diffuse, un désengagement qui s’installe comme de la rouille.
On n’a pas de statistiques sur le syndrome du compte-rendu inutile.
C’est ici qu’arrive l’IA, en sauveur annoncé. En entreprise, la promesse est la même : automatiser les tâches répétitives, libérer les collaborateurs pour des activités à valeur ajoutée.
Or, cette prétendue libération repose sur une confusion. Supprimer le geste ne supprime pas la cadence. C’est juste la contrainte qui change.
Au lieu de reformater le tableau Excel, on vérifie que l’IA l’a bien reformaté. Au lieu d’écrire le compte-rendu, on relit et corrige le compte-rendu produit pas l’IA. Au lieu de chercher l’information, on formule le prompt, on évalue la réponse, on reformule le prompt. Le chercheur Laerte Sznelwar, qui a étudié les centres d’appels, identifie comme source de troubles musculo-squelettiques non pas le geste lui-même, mais l’effort constant pour réprimer ses propres pensées et mouvements dans une organisation rigide, comme le montre une récente étude Ce qu’il appelle la “standardisation relationnelle”.
Le col blanc sous IA vit quelque chose d’analogue : une standardisation du raisonnement. On n’est plus auteur de son travail. On en devient le superviseur qualité.
La répétition ne disparaît pas. Elle change de nature. Et avec elle, quelque chose d’autre recule : le sentiment d’être à l’origine de ce qu’on fait.
Dans le mythe grec, Sisyphe est condamné à pousser éternellement un rocher jusqu’au sommet d’une montagne, d’où le bloc redescend aussitôt. Camus disait qu’il fallait imaginer Sisyphe heureux. Dans la version 2026, Sisyphe a un assistant IA qui pousse le rocher avec lui. Le rocher monte plus vite. Et redescend plus vite. La question n’est plus de savoir si Sisyphe est heureux. C’est de savoir s’il se souvient encore de ce qui le pousse à pousser son rocher.
On vous a fait suivre cette newsletter ? Vous la découvrez grâce à un réseau social ? Elle vous plaît ? Abonnez-vous 😀Conditions de travail : la France singulière, encore et toujours
La nouvelle enquête européenne sur les conditions de travail (EWCS 2024) vient de sortir et Martin Richer en tire huit enseignements pour la France. Le tableau n’est pas flatteur. Le pouvoir d’agir reste faible, le désengagement progresse, l’environnement physique se dégrade plus qu’ailleurs, l’épuisement frappe 35% des salariés contre 28% en moyenne européenne. À 45 ans, un Français sur cinq se juge incapable de tenir son poste jusqu’à 60 ans, contre 6% en Allemagne.
Le huitième point fait écho au livre d’Antoine Foucher : la fracture du contrat social. En 1993, 54% des actifs estimaient la balance équilibrée entre ce qu’ils donnaient et ce qu’ils recevaient. Aujourd’hui, 48% se jugent perdants. Le travail salarié ne paye plus, au propre comme au figuré.
Huit singularités, un même système circulaire : faible pouvoir d’agir, intensité, épuisement, défiance. Un texte à faire suivre aux dirigeants et managers que vous connaissez. Car, estime Martin, ces huit points sont la base d’une réflexion et “un levier stratégique pour restaurer la performance durable”.
😹 Carrément LoL
Selon l’Insee, le télétravail a accru la productivité du travail dans les entreprises qui l’ont maintenu après la crise de Covid-19. Depuis cette pandémie, plus de 80% des entreprises se sont échinées à faire revenir leurs salariés au bureau.
😱 Est-on mal barrés avec notre IA ?
Vous avez vu (ou entendu parler de) l’audition d’Arthur Mensch, fondateur de Mistral AI, “notre” IA, devant une commmission parlementaire ? Le dirigeant maîtrise tous les aspects du sujet, y compris les aspects économiques, énergétiques et géopolitiques. Une synthèse augmentée passionnante. Voir aussi cette analyse.
👍 Forme-toi vite à Claude
Sympa Patrick Amiel ! L’entrepreneur et investisseur vient de publier une formation en ligne de 10 jours, gratuite, à l’IA Claude. La plupart des gens utilisent Claude comme ChatGPT et s'arrêtent là explique l’auteur. La valeur réelle commence au niveau 2 de la formation. À la fin de ce parcours, vous saurez déléguer des workflows entiers et bien exploiter l'IA en y passant de 30 à 90 minutes par jour.
🧐 L’IA c’est quoi pour de vrai ?
Dix-sept grandes entreprises et instititutions françaises ont mené une enquête de terrain sur l’IA générative. De la productivité à l’intelligence collective, cette étude, ni catastrophiste ni béatement enthousiaste, fait mentir plusieurs clichés.
😱 Vaut mieux pas être malade au boulot
Encore un angle ignoré du monde du travail. Laëtitia Vitaud s’attaque à la réalité des salariés en longues maladies qui reviennent au travail. Les entreprises ne savent pas les accueillir en adaptant les temps de travail. Heureusement, elle cite des exemples d’entreprises qui font preuve d’humanité.
💰 Les hauts salaires lèvent le doigt
Les budgets informatiques explosent, certaines entreprises dépensant de plus en plus pour l'IA. Et plus que pour les salaires de leurs employés.
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Vite dit
Non mais allo quoi ! Ça existe encore ? 🌀 L’ex-PDG de Google hué quand il parle d’IA à des étudiants 🌀 Il sera où votre boulot demain ? 🌀 Vraie question : les fast-food de poulet bas de gamme tuent-ils les centres-villes ?
Comment se protéger des connards ? Est-il possible de les changer (spoiler : pas sûr, sinon ils ne seraient pas des connards) ?
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