Duralex sed lex economica
Les déboires de Duralex rappellent ceux de Lip en 1973. L'engagement collectif, appuyé par le cœur des Français, a sauvé les deux entreprises. Mais n'a pas suffi à affronter les difficultés mondiales.
Lundi de cette semaine, Duralex a déposé une demande de redressement judiciaire. Moins de deux ans après la reprise en SCOP de l’entreprise la plus populaire de l’industrie française. Des difficultés qui font réapparaître des fantômes bisontins.
Juin 1973. Dans l’usine horlogère Lip du quartier Palente de Besançon, les ouvriers viennent de découvrir, dans les serviettes des administrateurs, un plan de licenciement de 480 salariés. L’usine est occupée. Un stock de vingt-cinq mille montres est mis à l’abri dans des caches. Les grévistes envisagent de vendre ce stock pour payer leurs salaires. Un slogan fleurit : “On fabrique, on vend, on se paie.”
Le 29 septembre de la même année, cent mille personnes marchent dans Besançon sous la pluie pour soutenir Lip. Le Premier ministre, Pierre Messmer, déclare : “Lip, c’est fini.”
Il avait tort à court terme. Et raison à long terme.
Août 2024, dans l’usine Duralex de La Chapelle-Saint-Mesmin. Ce sont 148 salariés qui signent un chèque de cinq cents euros chacun et deviennent propriétaires de leur outil de travail. La verrerie, au bord de la liquidation depuis le printemps, entre dans l’histoire de l’Économie sociale et solidaire sous la forme d’une SCOP avec la sympathie des habitués des cantines. À l’automne, une levée de fonds publics récolte vingt millions d’euros de promesses en quelques heures pour cinq millions cherchés. Laure Cerandon, responsable des ateliers depuis douze ans dit alors : “On monte crescendo dans le boulot depuis la reprise. Sans la coopérative, je ne serais pas restée.”
Ce lundi 1er juin 2026, Duralex annonce ses “tensions de trésorerie” et demande l’ouverture d’un redressement judiciaire. Son cinquième en vingt ans.
La ressemblance entre les deux histoires est troublante. Lip, c’était l’horlogerie française face à la concurrence japonaise et à l’électronique. Duralex, c’est la verrerie industrielle face aux coûts du gaz post-2022 et aux verres asiatiques à bas prix. Dans les deux cas, l’engagement collectif, et de soutien national, a produit des résultats réels. Dans les deux cas, l'usine a perdu contre des forces extérieures mal calculées.
Les Industries de Palente, l’une des SCOP nées de la liquidation de LIP en novembre 1977, ont tenu quelques années. L’usine fini par fermer en 1981.
Cinquante ans séparent les deux expériences de Lip et de Duralex. La leçon reste la même.
Un récit facile rangerait ces deux histoires dans le tiroir des utopies touchantes. Mais il y a matière d’y regarder de plus près. Duralex en SCOP est un succès: production en hausse de 22% en dix mois, chiffre d’affaires remonté de 24,6 à 32 millions d’euros, 16 salariés embauchés. Lip en autogestion a également rencontré son succès : production relancée, salaires versés, cent mille personnes dans la rue pour soutenir la amrque et engouement de la mode (comme pour Duralex). Ce n’est pas l’engagement qui a manqué, ni dans un cas, ni dans l’autre.
Un four verrier a besoin de dix millions d’euros de réfection tous les dix ans. Les salariés de Duralex ont mis cinq cents euros chacun. Pas de quoi financer un four. Déjà, es banques de 1977 refusaient de financer une coopérative ouvrière. Le prix du gaz après 2022 a fracturé une trésorerie déjà fragile. Une question de politique industrielle mondialisée, pas de gouvernance du travail.
Deux expériences qui ont mis en lumière un engagement collectif capable de produire des résultats mesurables, rapidement. C’est un bon levier, celui de la dynamique du travail. C’est une dynamique interne puissante mais insuffisante pour mener le combat de l’économie mondiale.
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