Centres ou périphéries : là où sont les gens
Les relations humaines ont changé d'adresse. De la place du village au centre commercial des périphéries. Comme les salariés, entre leur salon et leur bureau. Les codes, aussi, ont changé.
Un dimanche de novembre, à la Cité Europe de Coquelles, des retraités font le tour de la galerie marchande d’un pas lent. Il fait bon chaud et le sol est bien plat pour déambuler. Des ados tiennent un mur près d’une fontaine éteinte. Une famille pilote une poussette pleine et un caddie presque vide.
Qui achète vraiment, ce jour-là ? Presque personne. Et pourtant le mall est plein.
Je pense à cette scène parce que la Fondation Jean-Jaurès vient de publier une étude qui heurte les idées reçues sur les centres commerciaux. Les Français les aiment : ils sont 63 % à y passer au moins une fois par mois, plus d’un tiers chaque semaine. L’enquête parle de “centres-villes de substitution”, de lieux qui imitent la place du village, terrasses comprises. Une précision : elle a été commandée par Carmila, la foncière de Carrefour. Cela oriente le regard mais n’invalide pas le propos.
Un hall privé, marchand, climatisé, est devenu pour des millions de gens le dernier endroit couvert où croiser du monde sans avoir rien prévu.
Et pendant ce temps, on continue de nous expliquer que le modèle agonise. C’est à moitié vrai. Aucun centre commercial neuf en France en 2023, un seul l’année d’après, contre 350000 mètres carrés sortis de terre en 2015. Mais la fréquentation ne s’effondre pas. La loi Climat et Résilience interdit de bétonner des sols naturels. On n’en construit plus, mais on fréquente toujours ceux qui existent. Les Français y laissent encore 72 % de leurs dépenses.
Le débat sur l’effondrement, ou non, des contres commerciaux vient des États-Unis. Là-bas, le mall meurt pour de bon. Le cabinet Coresight, qui fait autorité sur le sujet, compte 25 000 galeries en 1986 et n’en prévoit plus que 900 en 2028. Les estimations actuelles du nombre varient, de 700 à 1 200 selon qu’on inclut ou non les petits centres. Mais l’évolution ne fait aucun doute. Même si Coresight note un redressement partiel après l’effondrement.
On compte deux fois plus de mall vacants que de commerces ordinaires fermés. Vous avez vu ces images de centres commerciaux abandonnés, devenues un genre sur internet : escalators figés, fontaines à sec et palmiers en plastique sous la poussière. Mais il ne faudrait pas se tromper sur la cause de cette désaffection.
Le modèle américain tenait grâce à ses grands magasins, Sears, JCPenney, Macy’s, qui s’effondrent un à un, entrainant les autres à leur suite. L’e-commerce a terminé le travail de sape.
Cependant, le besoin d’un lieu communautaire ne disparaît jamais, c’est l’enseignement qu’il faut retenir. Si un lieu ne convient plus, il se déplace. Et, plus précidément, ce sont les usagers qui le déplacent. Fermez une poste, baissez le rideau du dernier café, videz le bureau trois jours sur cinq, et le besoin de rencontres va chercher ailleurs qui veut bien l’héberger.
Or, qui héberge écrit les règles. Dans la galerie, la règle vitale du commerce c’est le flux. On circule, on s’asseoit, on musarde : on s’arrête où l’hébergeur le permet, au hasard d’un banc, d’un chargeur de téléphone, d’un croisement d’allées. La sociabilité y est réelle, mais elle est sous tutelle. La place du village appartenait à tout le monde. La place du centre commercial appartient à quelqu’un. Cette nuance change tout.
Vous voyez sans doute où je veux en venir, parce que c’est notre sujet ici depuis longtemps. Ce qui se joue dans le mall se joue aussi au travail. Les bureaux se vident, les sociabilités professionnelles informelles s’effacent, et le collectif de travail part lui aussi en quête d’un toit. Il en trouve parfois, dans des lieux qui refusent justement les lois marchandes du flux.
À Trilport, en Seine-et-Marne, une friche industrielle face à la gare est devenue l’Oasis, coworking, fablab et “espace de vie sociale” sous le même toit, portés par la commune. Le vocabulaire est le même que celui de la foncière : lieu de vie, place partagée. Ici, on ne pousse pas à dépenser pour avoir le droit de rester.
À Eymoutiers, dans le Limousin, un tiers-lieu loue la demi-journée 4 euros, café compris. Ce qui change, ce n’est pas le confort mais celui qui l’organise.
Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je ne vous invite pas à préférer le tiers-lieu vertueux au vilain centre commercial. Beaucoup de tiers-lieux vivent de subventions fragiles et ferment dans l’indifférence. Beaucoup de galeries rendent un vrai service à des territoires que la puissance publique a lâchés. La question n’est pas le bâtiment.
Elle est de savoir qui décide des conditions d’usage du dernier espace commun qui nous reste, et au nom de quoi.
Revenons une seconde à Coquelles, ce dimanche de novembre. Les retraités qui déambulent n’ont pas rêvé d’un temple de la consommation. Ils cherchent juste un endroit chaud, entrée gratuite, parking assuré et gratuit et plein de choses à voir.
Ils auraient aussi bien pu occuper la place du village. On leur a laissé le mall.
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Merci Mikael. Ce qui est intéressant c'est d'essayer d'aller au-delà des idées reçues pour comprendre la réalité. L'étude de la fondation apporte un éclairage inattendu.
Tres justes pensée surles 'malls', rédigée sensiblement. Merci Xavier