Bureaucratie : roue libre et cercle vicieux (1)
Pas nouvelle plus actuelle que jamais, la bureaucratie est obsédante. Indéchiffrable, conquérante : ses mystères méritent bien quelques tentatives de déchiffrage. Au moins deux.

La France détient un record mondial peu enviable : près de 4% de son PIB est perdu pour cause de complexité administrative. Derrière ce chiffre se cache une mécanique implacable que Michel Crozier avait décryptée dès les années 1960.
Le problème ne résid pas juste dans le volume de règles. Mais dans un système qui s’auto-entretient dans un cercle vicieux redoutablement efficace.
D’abord, on multiplie les règles impersonnelles pour garantir neutralité et prévisibilité. Ensuite, ces règles générales laissent inévitablement des zones d’incertitude que les acteurs exploitent pour affirmer leur pouvoir. Enfin, l’institution répond en créant de nouvelles règles, qui génèrent à leur tour d’autres incertitudes.
Dans les usines de la SEITA (poke les fans des Gitanes maïs) étudiées par Crozier, chaque incident technique ne donnait pas lieu à une résolution concrète mais à l’élaboration d’une nouvelle procédure. Soixante ans plus tard, rien n’a changé. Dans les hôpitaux, l’introduction de logiciels de gestion a provoqué une explosion des tâches administratives. Un infirmier passe 40% de son temps à saisir des données plutôt qu’à soigner.
Ce qui surprend le plus dans l’analyse de Crozier, c’est que la bureaucratie ne se limite pas à l’État. Elle s’est étendue aux grandes entreprises, aux partis politiques, aux syndicats et aux associations. Le sociologue remarque même que le système bureaucratique moderne est né dans les entreprises pour contrôler les ouvriers, avant d’être réimporté dans le secteur public.
L’ironie historique est savoureuse : les entreprises privées qui dénonçaient la lourdeur administrative publique ont fini par reproduire et parfois dépasser le secteur public en absurdité bureaucratique. David Graeber parle de bullshit jobs : des emplois entiers se conacrent à la création de PowerPoint, à l’organisation de réunions de coordination, au gavage de tableaux de bord que personne ne lit.
La spécificité française tient à une peur culturelle de la confrontation directe. Plutôt que de discuter d’un problème en face-à-face, on ajoute une règle qui le contourne. Cette fuite devant la « dépendance personnelle » - dépendre du jugement d’un chef, négocier directement avec autrui - structure toute l’organisation sociale française. Le prix ? Une « dépendance collective » paralysante : tout le monde dépend d’un système de règles rigide qui empêche toute initiative.
Le baromètre Cegos 2024 confirme la permanence du modèle : six salariés sur dix jugent que leur organisation trop hiérarchique, ce qui ajoute du règlement au règlement. Plus de 70% des décisions importantes sont prises loin du terrain. L’inflation réglementaire s’accélère : en vingt ans, on assiste à une augmentation massive des normes juridiques : +73 % d'articles législatifs et +53 % d'articles réglementaires supplémentaires selon Dalloz.
Fatalité technique ? Non, choix culturel !
Comprendre le mécanisme, c’est déjà refuser les explications morales simplistes. Il ne s’agit pas de dénoncer les « bureaucrates ». Il s’agit d’analyser comment des acteurs rationnels produisent collectivement un système que chacun, individuellement, subit.
→ Lire l’article complet sur zevillage.net pour comprendre les origines du phénomène, le rôle de Max Weber, l’analyse de Béatrice Hibou sur la bureaucratisation du monde. Et découvrir les pistes pour en sortir.
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